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Quelques récits et photos

Mon père est un traître … (ou fils de vaincu)

J’avais à peine deux ans quand les gens du Nord venaient s’installer chez nous. Ils avaient de drôles d’uniformes vert olive et portaient des casques dits coloniaux. Je vis alors mon père pleurer pour la première fois… et depuis il pleurait souvent, comme cette fois où il nous tenait dans les bras, ma mère et moi pour nous dire adieu. Il partit pour un camp de ‘‘rééducation’’.

Je trouvais bizarre qu’on l’obligeait à partir sur sa planche à roulettes. C’est vrai qu’il avait perdu ses jambes dans un ‘‘accident’’.

Le temps passait doucement, et j’avais l’habitude de manger un jour sur deux, ou même parfois un jour sur trois, mais j’adorais ma maman qui se privait souvent pour me donner sa part de riz mélangé à une espèce de graines innommables.

J’avais alors six ans quand mon père revint. Après 4 ans d’absence, j’ai failli ne pas le reconnaître, surtout qu’il avait beaucoup maigri. En fait, je l’ai reconnu grâce à son absence de jambes. Il y avait aussi cette absence de roulettes car un ‘‘éducateur’’ de son camp en avait besoin pour faire un jouet à son fils.

Depuis son retour j’avais l’impression que nos voisins nous évitaient… Même la petite Linh avec qui j’avais l’habitude de fouiller les poubelles. Un jour, lors de la fête de la mi-automne, nos voisins s’offrirent de petites friandises… mais ils ne trouvèrent pas le temps de passer chez nous. Madame Ba, la mendiante qui dormait sous une échoppe de marché, vint me trouver en cachette et me donna un bout de gâteau en chuchotant :
- « les gens ont peur de fréquenter ta famille, car ton père est considéré comme un traître. Moi je n’ai plus rien à perdre »

Je n’avais pas compris le mot ‘‘traître’’, même si à l’école notre institutrice nous parlait souvent de ces traîtres qui s’étaient opposés à la révolution du peuple. A vrai dire je n’avais jamais compris ce que veut dire ‘‘révolution du peuple’’ ni pourquoi notre instit pleurait quand elle évoquait le mot ‘‘traître’’. Puis un jour le directeur de l’école était venu congédier notre instit. Du haut de nos six ans nous avions vaguement compris que le frère de l’instit était aussi un traître…

Nos voisins se raréfiaient aussi. Ils payaient en or 24 carats leurs départs sur de frêles esquifs. Certains eurent la chance d’être recueillis par des bateaux occidentaux. D’autres périrent corps et biens… D’autres encore eurent la malchance d’être capturés par des pirates thaïlandais ou malaisiens… Une rumeur prétendait que ma petite copine Linh était vendue dans un bordel. Comme je ne savais pas ce que ce mot voulait dire, je priais pour que le bon Dieu soit avec elle, dans ce ‘‘bordel’’.

Un jour des soldats armés jusqu’aux gencives sont venus chez nous. Ils ne prirent pas la peine de frapper à notre porte, vu qu’il n’y en avait pas, mais depuis ce jour-là, ma maman restait souvent avec nous. Je compris plus tard qu’étant femme de ‘‘traître’’, elle n’avait pas le droit d’exercer son boulot qui consistait à vider les poubelles.

Mon père s’enferma davantage sur lui-même et souvent je l’entendais soupirer longuement. A cette époque nous ne mangions plus qu’une fois ou deux par semaine. La seule personne qui nous rendait visite était justement Madame Ba la mendiante. Un jour elle nous lança cette bouée d’espoir :
- « Si ton père a fait 4 ans de camp, vous avez une chance de partir aux Etats-Unis ! »

Cette lueur d’espoir dura deux ans, deux ans pendant lesquels nous essayions d’apprendre l’english avec un livre acheté à prix d’or. Jusqu’au jour où un monsieur de race blanche signifiait à mon père qu’il ne pouvait pas partir car sur ses papiers, mon père n’avait fait que 3 ans et onze mois de captivité.

Madame Ba ne réapparut plus dans notre quartier. On apprit plus tard qu’un voyou venu du Nord l’avait poignardée pour lui voler … trois fois rien.

J’ai quitté l’école car mes parents ne pouvaient plus payer les frais de scolarité. Puis des gens sont venus chez nous pour racheter notre petit ‘‘appartement’’. Comme mes parents refusèrent de vendre, nous fûmes chassés de chez nous deux mois plus tard… C’est ainsi que nous nous retrouvâmes dans un cimetière de Saigon, en compagnie de centaines d’autres familles de traîtres.

Ma mère a confectionné un toit avec un carton recouvert de nylon qu’elle faisait tenir par 4 piquets. Quand il pleuvait nous prenions plein de gouttes dans le visage mais au moins nous avions les cheveux au sec. Mon père se juchait sur une tombe, car sans ses jambes, son abdomen trempait dans l’eau. A cette époque je mangeais mieux car les autres traîtres qui habitaient le cimetière ne manquaient jamais de me ramener de la nourriture. Certains se mirent souvent dans une position immobile et saluèrent respectueusement mon père, je n’ai jamais compris pourquoi…

Le temps n’avait plus aucune emprise sur nous… Noël ? Les poubelles regorgeaient d’emballages que nous ramassions pour les revendre. Le Nouvel An ? Vent glacial. Anniversaire de la réunification ? Mon père doit se traîner pour se présenter au commissariat du coin (Contrôle de routine, çà s’appelle). Fête de la mi-automne ? Nous devions quitter temporairement les tombes pour permettre aux familles des défunts de se recueillir. Après leur départ nous ramassions les fleurs pour les revendre. Parfois nous eûmes droit à un petit billet, en échange de nos promesses de ne pas dormir sur les tombes. De toute façon nous dormions entre les tombes, sur l’herbe qui nous servait de matelas.

Puis un jour des soldats étaient venus pour nous expulser du cimetière. Le gouvernement du Nord voulait installer un jardin public à la place de ce lieu où reposaient des milliers de corps de capitalistes, ennemis du peuple. Je n’ai pas compris comment un défunt pouvait être ennemi du peuple…

Accompagnés par quelques traîtres, certains aussi éclopés que mon père, nous quittions la ville pour nous installer au bord d’un petit cours d’eau. Au moins nous avions de quoi boire et … manger : le Ciel nous envoya des poissons que nous attrapions avec des cannes à pêche en bambou. Moi, je me suis fait une spécialité : déterrer les vers de terre que je troquais contre du poisson.

… Ma mère est partie définitivement, après un ‘‘coup de froid’’. Les traîtres l’enterrèrent discrètement au pied d’un banian, sans cercueil. Ils s’étaient même cotisés pour faire venir un bonze qui récita quelques prières. Mon père n’a même pas pleuré, faute de larme… Mais je sais qu’il ne s’accroche qu’à la vie que pour moi. Souvent nous nous étreignions longuement sous notre toit de carton, pendant que la pluie achevait de nettoyer les maigres biens que nous avions.

J’allais sur mes treize ans, mais j’avais le corps d’un môme de 6 ans, à cause d’un mot que je ne comprenais pas : ‘‘malnutrition’’ ?

J’ai appris à lire avec un traître à qui il manquait un bras et une jambe. Un bout d’estomac aussi, ce qui fait qu’il me donnait souvent sa part de nourriture. Un jour un traître, à qui il manquait une oreille, un œil, un pied et cinq doits hurla :
- « Cà marche !!! »

Ce dernier avait envoyé une lettre à l’Etranger pour demander de l’aide, un peu comme on jette une bouteille à la mer pour lancer un SOS. Ce jour-là notre communauté de traîtres eut autre chose à manger que du poisson et des bananes.

Depuis, comme je commençais à savoir écrire, j’aidai les traîtres à écrire les messages de demandes d’aide. Il faut savoir qu’avec un timbre pour l’Etranger, nous aurions pu acheter à manger pour deux semaines, aussi regroupions-nous souvent les lettres et les mettions ensemble dans une seule enveloppe…

C’est comme çà que j’ai grandi dans mon pays ‘’indépendant, bienheureux et libre’’. Je sais qu’un jour j’aurai une famille, car j’ai plein d’amour à donner, et surtout à recevoir. Mais quelque chose me chiffonne : Que mettront mes enfants dans les cases concernant leurs fiches d’identité ?

« Petits-fils de traître ? »

Dédié à tous ces enfants dont les parents avaient perdu une partie de leur corps et qui n’avaient jamais pu quitter l’Enfer rouge… le 24 11 2007
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Lettre d’une jeune Saïgonnaise à un mutilé de guerre

Je vous écris, non pas comme une Vietnamienne de l’Etranger qui a le privilège de vivre une vie sécurisante et libre, aux points de vue matérielle et mentale, et qui se pencherait sur le sort de ses semblables miséreux. Non, je vous écris au nom d’une jeune fille qui a grandi en sécurité dans sa ville natale de Saigon, sous les lueurs rassurantes des fusées éclairantes, et bercée par les bruits des canons. A cette époque, toute une génération a été sacrifiée … pour permettre à de jeunes filles comme moi de continuer à aller à l’école.

A cette époque, dans ce lointain pays martyrisé, de jeunes gens qui n’avaient parfois que 16-17 ans, continuaient à s’agripper à leurs fusils pour interdire l’accès de ma ville aux ennemis venus du Nord… Et aux dernières heures de la guerre, grâce aux sacrifices de quelques-uns d’entre vous, des millions de personnes comme moi ont pu prendre un bateau pour la liberté. Oui, grâce à vous, grâce à vos compagnons, nous avons pu retrouver une vie décente et confortable à l’Etranger, (même si parfois la plupart d’entre nous ont péri dans les mers)

C’est donc avec gratitude et admiration que je vous écris, à vous et à vos compagnons qui sont encore en vie, après ces trente années d’expatriation. Il faut que je vous affirme que votre sacrifice n’a pas été inutile. ‘‘On’’ peut écrouler les statues, mais on ne pourra jamais effacer le souvenir de ces jeunes qui se sont sacrifiés pour leurs jeunes frères et sœurs.

A l’Etranger, malgré une vie libre, sécurisante et décente, il nous manque quand même quelque chose : Notre mère-Patrie. Mais vous, vous avez encore perdu beaucoup plus !!!
Non seulement une partie de votre corps n’est plus là, mais l’amour du prochain et l’espoir d’un quelconque avenir !!! Et pire encore, cette impression d’être abandonné de tous !!!

Non, je voulais tellement vous le dire, et maintenant je vous le dis : Vous n’êtes plus seul, même si vous et moi, vous et nous, sommes séparés par des dizaines de milliers de kilomètres, l’amour du prochain nous rapprochera toujours.

Dans mon esprit il n’y aura jamais l’image d’un mutilé de guerre à qui il manque un ou plusieurs membres. Il y aura seulement l’image d’un héros qui s’est sacrifié. Et quel sacrifice est plus noble que celui de donner sa vie ou son corps pour permettre à d’autres de vivre ?

Oui vous serez à jamais mes, nos héros !!!